Ryan Murphy : l’ego en pleine lumière, le récit aux abonnés absents.

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Ryan Murphy a un problème : il est tombé amoureux de Ryan Murphy. Pas de ses personnages, pas de ses histoires, non, de sa propre signature. De ses plans léchés, de ses dialogues cunty , de ses femmes qui entrent dans une pièce comme si elles venaient de gagner un Emmy, de ses gros plans sur des objets qui semblent avoir plus de profondeur psychologique que les personnages qui les manipulent. Il s’est tellement appliqué à devenir reconnaissable qu’il en a oublié d’être intéressant.

Le style doit servir l’histoire, pas lui piquer son oxygène. C’est pourtant devenu le principe fondateur de son univers : tout doit être beau, excessif, provocant, quotable, immédiatement identifiable comme du Ryan Murphy. L’histoire, elle, peut attendre dans le couloir. Cela fait plusieurs années que le phénomène s’aggrave, au point que son esthétique, autrefois sa force, ressemble désormais à une mauvaise habitude dont personne n’ose lui parler.

all's fair

Prenez « All’s Fair ». Je ne vais pas m’acharner sur ce cadavre encore maquillé pour le tapis rouge. Et qu’on ne vienne pas me servir l’éternel argument du camp. Charmed était camp. Les séries de la CW étaient camp. Les soap operas sont camp. On peut être excessif, ridicule, théâtral, délicieusement de mauvais goût et parfaitement conscient de l’être. Le camp n’a jamais exigé de diplôme en subtilité. Il exige simplement un minimum de personnalité, de conviction et de savoir-faire. « All’s Fair » confond le camp avec le fait de jeter des femmes en tenues haute couture et des répliques prétendument assassines dans un blender, puis de présenter le résultat comme une révolution féministe. Ce n’est pas parce qu’une femme porte du Jacquemus en détruisant verbalement son adversaire qu’elle devient automatiquement un personnage. Parfois, elle reste simplement une caricature bien habillée.

 

Grotesquerie

« Grotesquerie » pousse cette logique un cran plus loin. La série dispose d’acteurs capables, d’une imagerie généreuse et d’assez d’idées pour alimenter trois saisons. Ce qui lui manque, curieusement, c’est une histoire qui sache quoi en faire. Les concepts s’empilent, les genres se mélangent, les intentions se bousculent. Tout semble annoncer une révélation majeure, mais on finit surtout par regarder Ryan Murphy se faire des clins d’œil dans le miroir.

La mise en scène, elle, travaille énormément. Peut-être trop. Une cigarette s’allume, du vin coule dans un verre, un couteau traverse un plat opulent, une bouche s’entrouvre, une chair frémit. Chaque geste est filmé comme si David Lynch, un directeur artistique de pub de parfum et un étudiant en symbolisme avaient été enfermés ensemble dans une suite présidentielle. Tout est sensuel, sinistre, chargé de sens, ou du moins très désireux de l’être. Le problème, c’est qu’à force de filmer chaque détail comme une révélation, plus rien ne ressemble à une révélation. La sensualité devient une démonstration, le malaise une décoration, et l’esthétique finit par vous donner l’impression de manger un sandwich triangle de distributeur devant quelque chose de parfaitement banal.

Même les dialogues ont attrapé le syndrome Murphy. Chaque personnage semble avoir suivi le même atelier de répartie assassine, option sourcil levé et mépris mondain. Tout le monde est sarcastique, tout le monde est mordant, tout le monde semble prêt à devenir un GIF. Mais quand chaque phrase réclame son petit tonnerre d’applaudissements, les personnages finissent par parler comme des comptes de fans qui auraient pris forme humaine. Une punchline n’est pas une personnalité. Et être cunty n’est pas un développement de personnage, même si Hollywood semble parfois avoir décidé le contraire.

Une réplique fonctionne parce qu’elle vient de quelqu’un. Elle peut trahir une blessure, révéler une insécurité, résumer une relation ou faire basculer une scène. Il faut connaître le personnage pour comprendre pourquoi cette phrase-là, prononcée à cet instant précis, fait mouche. Chez Murphy, la phrase semble désormais précéder le personnage. On imagine presque le dialogue écrit sur un post-it avant que son auteur se demande qui pourrait bien le prononcer. Résultat : tout le monde a de l’esprit, mais plus personne n’a de relief.

_American Horror Story

Et tant que cette formule reste confinée à une nouvelle série, on peut hausser les épaules, lever les yeux au ciel et passer à autre chose. Mais lorsqu’elle contamine « American Horror Story », le problème devient franchement embarrassant. Car cette franchise possède quelque chose que Murphy semble désormais traiter comme un accessoire : une histoire, une mythologie, des personnages auxquels le public est attaché et un héritage qui ne se résume pas à une collection de captures d’écran.

La treizième saison avait pourtant de quoi faire saliver les fans : Jessica Lange de retour, les sorcières de Coven, la promesse de renouer avec les grandes heures de la série et, peut-être, de donner enfin une cohérence à cet univers tentaculaire. Sur le papier, c’était un événement. Dans les faits, on a surtout l’impression d’assister à réunion d’anciens élèves où les ex-stars du lycée réclament une ovation pour des gloires passées et des répliques recyclées

 Jessica Lange ressort son fameux « knotty pine ! ». Myrtle Snow nous ressert son « Balenciagaaa ! ». Et voilà : l’émotion est censée être au rendez-vous. Sauf que ces répliques n’étaient pas magiques par nature. Elles étaient drôles, mémorables ou jubilatoires parce qu’elles appartenaient à des personnages précis, dans des situations précises, avec tout ce que ces moments impliquaient. Ici, elles ressemblent à des boutons sur lesquels on appuie pour déclencher une réaction pavlovienne. Vous reconnaissez la référence, vous souriez, vous vous souvenez de l’époque où la série était formidable. Puis vous réalisez que vous venez d’éprouver davantage d’émotion en repensant à une ancienne saison qu’en regardant celle-ci.

C’est là que le fan service devient pathétique : lorsqu’il ne sert plus à raconter quelque chose, mais à rappeler au public qu’il a déjà aimé quelque chose. Murphy ne fait pas revivre ses personnages, il ressort leurs meilleures répliques du placard, les secoue un peu et espère que personne ne remarquera qu’il n’a pas grand-chose de neuf à leur donner. La nostalgie est devenue son meilleur scénariste. Elle connaît déjà les dialogues, elle a déjà une base de fans et, contrairement aux personnages, elle n’a même pas besoin d’être développée.

Le chiffre 13 est martelé avec une insistance presque comique, les références s’accumulent, les contradictions aussi, et l’ensemble ressemble de plus en plus à une chasse au trésor dont personne n’a pris la peine de dessiner la carte. Murphy semble avoir confondu la complexité avec l’accumulation et la mythologie avec un tableau Pinterest. Relier des saisons ne suffit pas à créer une histoire cohérente. Faire revenir des personnages ne suffit pas à leur rendre leur substance. 

Le plus désolant reste cette uniformisation des personnages. Les sorcières, les monstres, les victimes, les bourreaux : tout ce petit monde semble désormais partager le même sarcasme, le même sens de la formule et la même conscience de participer à une série de Ryan Murphy. Les personnages ne parlent plus comme des individus, mais comme des variations d’une même voix d’auteur devenue envahissante. On dirait que chacun attend sa réplique virale avant de retourner dans sa loge. Même les personnages historiques finissent par ressembler à des caricatures d’eux-mêmes, comme si leur évolution avait été remplacée par une imitation de ce qui les rendait autrefois populaires.

Joey Pollari

Le cas de Joey Pollari illustre une autre faiblesse de la saison. Sa prestation peine à imposer la présence dramatique nécessaire pour porter un rôle aussi exposé. Mais lui faire porter seul la responsabilité du problème serait trop facile : une interprétation peut manquer d’impact, et une écriture peut manquer de substance. Ici, les deux difficultés se renforcent. Le personnage n’offre pas toujours suffisamment de matière pour faire émerger une personnalité distincte, une véritable tension intérieure ou une trajectoire convaincante, tandis que le jeu ne parvient pas à compenser ces lacunes. Le résultat manque de magnétisme, ce qui est particulièrement handicapant dans une série qui semble demander à chaque scène de produire un moment culte.

C’est aussi là que l’on peut interroger les choix de casting de Murphy. Sa fidélité à certains acteurs a souvent contribué à créer une véritable troupe, avec ses retrouvailles et ses plaisirs de spectateurs. Mais cette fidélité devient contre-productive lorsqu’elle semble primer sur l’adéquation entre un interprète, un personnage et le récit. Le casting ne peut pas être un club privé où le simple fait d’être invité garantit une place au centre de la scène. À un moment, il faut que quelqu’un dans la pièce demande si le rôle fonctionne réellement.

Et pendant que les acteurs tentent de donner vie à cet ensemble, le scénario disparaît sous les références, les effets et les dialogues qui s’écoutent parler. Des retrouvailles sans leur charge émotionnelle, des révélations qui peinent à surprendre et des contradictions qui ne semblent pas toujours déboucher sur quelque chose de significatif. On finit par avoir l’impression de regarder un fever dream conçu par quelqu’un qui connaît parfaitement l’iconographie de « American Horror Story », mais qui a oublié pourquoi on s’était attaché à cet univers. La série possède encore ses visages, ses costumes, ses citations et ses symboles. Elle semble avoir perdu le fil qui les reliait.

_Game of Thrones and Stranger Things

On a beaucoup reproché à « Game of Thrones » et à « Stranger Things » certaines de leurs décisions narratives, leurs problèmes de rythme ou la manière dont elles ont traité certains personnages. Ces critiques sont légitimes. Mais il y a une différence entre contester les choix d’une histoire et avoir le sentiment que l’histoire elle-même a été reléguée au second plan. Une conclusion peut décevoir, une trajectoire peut échouer, un personnage peut être mal servi : ce sont des risques inhérents à la fiction. Encore faut-il qu’il existe une trajectoire, un personnage et une histoire suffisamment solides pour que l’échec ait un sens. Dans cette saison d’American Horror Story, l’accumulation des références finit parfois par donner l’impression que le récit est devenu facultatif.

Nip_Tuck

Et c’est d’autant plus frustrant que Murphy a déjà prouvé qu’il savait faire autrement. « Nip/Tuck » avait du mauvais goût, du scandale, du sexe, de la cruauté et des personnages capables de prendre les pires décisions imaginables. Autrement dit, tout ce qu’il aime encore aujourd’hui. Mais derrière les opérations chirurgicales et les provocations, il y avait une réflexion sur la beauté, le désir, l’identité, la monstruosité et les névroses humaines. La série pouvait être excessive, dérangeante, parfois grotesque ; elle avait néanmoins quelque chose à raconter. Son esthétique ne se contentait pas d’attirer le regard, elle participait au propos. La différence est fondamentale.

Aujourd’hui, Murphy semble avoir conservé tous les ingrédients de sa recette sans se rendre compte qu’il en a perdu les proportions. Plus de gloss, plus de références, plus de célébrités, plus de répliques assassines, plus de plans qui réclament qu’on les admire. Mais où est passée l’histoire ? Où sont les personnages qui existent en dehors de leur capacité à être cités ? Où est cette tension entre l’excès et l’émotion qui rendait ses meilleures séries si captivantes ?

La multiplication des projets explique peut-être une partie de cette impression d’épuisement, mais elle ne suffit pas à tout justifier. Le problème est devenu artistique : Murphy paraît tellement occupé à produire du Ryan Murphy qu’il ne semble plus laisser beaucoup de place à ce qui pourrait échapper à sa signature. Or, un style n’est pas censé devenir une prison. Il devrait être un langage, pas un disque rayé.

Ryan Murphy ne manque pas de style. Il manque de discernement dans l’usage qu’il en fait. Et le plus ironique, c’est qu’à force de vouloir que chaque plan soit iconique, chaque dialogue mémorable et chaque série un événement, il rend son travail de plus en plus oubliable.

On a compris, Ryan. Tu as du style. Maintenant, raconte-nous quelque chose.

Hichem Naffati

Hichem Naffati

La Vie Est Belle L'Elixir de Lancôme
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